CULTURE SUD : Aïssatou Diamanka-Besland, Patera

Aïssatou Diamanka-Besland est une jeune auteure sénégalaise. Patera est son second roman. Même si cet ouvrage peut se lire indépendamment de son premier roman, intitulé Le Pagne léger, il n’en demeure pas moins que celui-ci est une suite à son premier roman. On y retrouve, en effet, les mêmes personnages principaux à savoir : Soukeyna et son amour de jeunesse, Babacar.

Dans Le Pagne léger, Aïssatou Diamanka-Besland dénonçait le poids de la tradition qui pèse encore au XXIe siècle sur les épaules frêles et menues des jeunes filles musulmanes du Sénégal en particulier, et de l’Afrique de l’Ouest en général.

L’épreuve de l’excision, la virginité jusqu’à la nuit de noces, et le mariage forcé sont quelques-uns des ingrédients thématiques qui composent son histoire fictionnelle. Mais celle-ci n’aurait pas de saveur si elle ne s’entremêlait pas avec la résistance aux traditions, l’hypocrisie des traditionalistes et le viol du cousin. Le terme « pagne léger » renvoie à celui de « fille légère ». Il désigne ainsi les filles faciles. Dans le premier volet du diptyque de Diamanka-Besland, Babacar le petit copain de Soukeyna sort indéniablement vainqueur, il lui fait perdre sa virginité et part, victorieusement, poursuivre ses études en France.

Le deuxième volet du diptyque, intitulé Patera, porte en théorie sur l’émigration des Africains en Europe. Cela permet de suivre l’histoire entre Soukeyna et Babacar. Celle-ci commence par une lettre de rupture envoyée par Babacar à sa Dulcinée, restée au Pays natal. Soukeyna souffre comme toute personne victime d’une séparation sentimentale, et en plus, comme une personne trompée qui a perdu sa virginité dans un pays où l’on doit, encore, arriver vierge au mariage.

« Patera » est un vocable espagnol qui désigne les embarcations de fortune utilisées par les Africains candidats à l’émigration clandestine via les enclaves espagnoles de Mellila et des îles Canaries. À l’instar de Fatou Diome, avec son roman à succès Le Ventre de l’Atlantique, Aïssatou Diamanka-Besland va battre en brêche le mythe du « mirage de Paris ». Celui-ci est encore entretenu à la fois par les images surfaites des pays du Nord via le cinéma, la télévision ou internet, et par les mensonges des immigrés de retour au pays natal en faisant étalage d’argent. En bonne iconoclaste, Diamanka-Besland révèle avec acharnement dans son ouvrage que la majeure partie des Africains vivant en Occident sont déclassés tant sur le plan familial que professionnel. Pire encore, bon nombre d’entre eux se livrent à la prostitution et aux trafics de drogue en vue de gagner de l’argent facile. De plus, elle décrit le mariage mixte comme un « exotisme », comme un choc culturel, voué le plus souvent à l’échec. L’auteure fait également un réquisitoire récurrent contre les candidats à l’immigration clandestine via les pirogues de fortune.

Le parti pris de Diamanka-Besland ralentit grandement, surtout vers la fin, la vitesse de son récit constitué de petits chapitres – de une page et demie à trois pages – situés spatialement à Dakar, Paris, Bruxelles, aux États-Unis et en Italie. Chacune de ces parties constitue une petite histoire qui nourrit la grande histoire. Son récit est, par conséquent, éclaté et témoigne d’une réelle dualité entre Aïssatou-la-romancière et Diamanka-Besland-la-chercheuse, auteur d’une thèse de doctorat en sciences politiques sur l’intégration des immigrés africains en région parisienne.

Même s’il y a, de toute évidence, interférences, Aïssatou ne se départit pas de sa plume acerbe de romancière engagée aux « élans de poète » (comme elle se définit elle-même p. 199). C’est ainsi que plusieurs de ses chapitres, assimilés à la réflexion du monologue intérieur, sont de véritables morceaux d’essai romanesque. La redondance sur le phénomène central de la Patera, qu’elle dénonce avec virulence, peut apparaître comme une maladresse de construction ; pour elle c’est probablement une manière de dénonciation devant susciter un énervement chez le lecteur à la hauteur de sa propre révolte ou une manière de reproduire stylistiquement la longue, angoissante et très périlleuse traversée de clandestins à la recherche des paradis chimériques du Nord.

Le style de Patera est autant moderne (avec des phrases courtes sans verbe, par exemple : « Des conversations. Des conseils. Un soutien. Un encouragement » p. 57) que classique (avec l’emploi du passé simple à la première personne du pluriel, par exemple : « […] nous discutâmes longuement de tout et des femmes du quartier qui n’arrêtaient pas de ragoter sur son départ » p. 56). Même si l’on a un lexique de 84 mots essentiellement tirés du woolof et souvent sur-introduits dans le texte, le français d’Aïssatou Diamanka-Besland reste très proche du français de France avec de minimes trouvailles ou sénégalismes du type : les « venant de » (pour désigner les immigrés momentanément de retour au pays natal avec de fortes sommes d’argent pour impressionner les filles au pagne léger, les anciens amis de quartier et leur propre famille), les « semi-célibataires » (pour désigner les immigrés qui ont laissé leur femme au pays et qui papillonnent sexuellement en Occident) et « tourisme marital » (pour désigner ces maris immigrés qui rentrent au pays natal une fois par an pour honorer leur femme qui est pour eux quasiment une étrangère).

Le deuxième volet du diptyque de Diamanka-Besland est placé sous le signe non pas de la vengeance mais de la revanche. Par rapport à son histoire amoureuse entre Soukeyna et Babacar, on passe du Pagne léger au « pagne [qui] n’était pas [plus] léger » (p. 199). Nous noterons que Soukeyna est l’un des rares personnages immigrés du roman qui s’épanouit en Europe. En Belgique, elle découvre à la fois la liberté (« Je voulais vivre ma vie à moi, ma propre vie sans contrainte » p. 91) et sa vocation de s’engager pour les sans voix (« le temps que j’avais passé en Belgique, avait éveillé en moi beaucoup de questionnements. Au fond, je sentais que j’avais des choses à dire […] Je devais réagir, agir. Faire en sorte que les choses reprennent leurs places respectives. Parler pour les sans-voix » p. 107).

En France, à Paris, dans la capitale des lettres (où elle apprécie « George Sand, Rimbaud, Flaubert… » p. 105), elle prépare une thèse de doctorat dans une grande université parisienne et commence une œuvre d’écrivain engagé (« À l’université d’Assas, mon directeur de thèse m’assistait dans mes recherches. En parallèle, j’écrivais pour crier ma colère » p. 111). Paris fera d’elle un grand écrivain invité sur les plateaux de télé, tenant des conférences et dédicaçant ses livres dans le prestigieux théâtre du Châtelet (p. 194). Mieux encore, elle s’épanouira à telle enseigne qu’elle découvrira sa raison d’être, sa mission sur terre, laquelle la guérira à tout jamais de ses peines de cœur : « Et pourtant, il est là ! Je le touche ! Je le sens ! Je l’aime ! Mais cet amour est devenu IMPOSSIBLE ! Je ne suis plus celle qui pleure pour calmer ses douleurs. Je ne demande ni compassion ni passion. Ma passion flambe pour d’autres cœurs en détresse dans ces îles maudites où la recherche d’un ailleurs et latente. Condamnée à vivre pour eux, ma vie est prise dans les labyrinthes touffus de commisération. Sans eux je ne suis rien ! » (p. 206).

Curieusement, et sans le vouloir, Aïssatou Diamanka-Besland entretient, elle aussi, le mythe du « mirage de Paris » à travers le Paris des lettres et de la culture par excellence.

On pourra tourner la belle chose dans tous les sens, néanmoins, nous sommes, là, devant des contradictions humaines qui se gravent à tout jamais dans le marbre. À moins que le troisième volet de sa saga – que j’espère vivement en cours d’écriture – ne lève la fâcheuse équivoque.

Par Thierry Sinda

Aïssatou Diamanka-Besland

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Ecrivain - Journaliste
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