AMINA : Interview de Aïssatou Diamanka-Besland publiée dans le magazine

Sa mère disait que qu’elle était « un petit corps rempli de questions » qui voulait tout savoir. Au terme de longues études et face aux injustices dont sont encore victimes les femmes aujourd’hui, Aïssatou Diamanka-Besland nous livre ses réflexions à l’occasion de la sortie de son roman « Le pagne léger ».

Vous avez fait un BTS de Journalisme à Dakar pour vous retrouver en France à la fin de vos études. Pourquoi ?
Après mon BAC, je voulais faire des études de droit, de journalisme ou de sciences politiques. En 1999, après l’obtention de mon BTS de journalisme à l’ISSIC (Institut Supérieure de l’information et de la communication) j’ai continué en science politique à Paris 8 et obtenu mon DEA. Puis j’ai fait ma thèse à Nanterre Paris 10.
Je rêvais de faire de longues études. Et j’ai eu la chance d’avoir des parents qui savaient l’importance du savoir et qui m’ont apporté tout leur soutien. J’ai choisi de venir en France à la place des Etats-Unis où j’avais été également acceptée. Un choix qui n’était pas innocent parce que j’ai toujours aimé la France par le biais de la littérature, de la langue française.

Vous venez de publier un roman « Le pagne léger ». D’où vous vient cette passion pour l’écriture ?
Depuis toute petite, j’ai toujours joué avec les mots. Ma mère avait inscrit tous ses enfants à la bibliothèque du Centre Culturel Français de Dakar. Mais j’étais la seule parmi mes sept frères et sœurs à renouveler mon inscription d’année en année. Ce fut un lieu magique où je passais mes journées à lire, à découvrir les mots, les paragraphes, les histoires… la passion de l’écriture. Et je rêvais d’avoir moi aussi mon livre un jour dans ces rayons de la bibliothèque.
Le pagne léger est mon premier roman. Sinon j’ai commencé à griffonner depuis l’âge de 15 ans. Ma mère en parlant de moi, disait que j’étais « un petit corps rempli de questions »… je voulais tout savoir.

Je crois savoir que vous dessinez également ?
Oui, la peinture est pour moi une forme de voyage cérébral et artistique. Lorsque ce ne sont pas les mots qui peuplent mon esprit, ce sont les images. Alors je les pose sur une toile. Avant mon arrivée en France, j’ai participé à plusieurs expositions collectives à Dakar dont le Dak’art organisé par l’Ambassade d’Argentine, au théâtre Daniel Sorano l’Infan… J’ai même obtenu un prix d’encouragement à l’occasion du 50ème anniversaire de l’ONU où des artistes nationaux et internationaux étaient présents. Dessiner me permet de m’évader, de m’exprimer d’une autre manière.

Vous avez écrit « Le requiem noir », un spectacle musical qui a eu beaucoup de succès. Qu’est-ce qui vous fascine dans l’histoire de la traite négrière ?
Le « requiem noir » est un spectacle musical qui célèbre le bicentenaire de l’abolition de l’esclavage et le centenaire de la mort de Senghor. J’ai co-écrit le texte avec Pierre Lunel, ancien président de l’Université de Paris 8 et actuellement délégué interministériel pour l’orientation et l’insertion professionnelle des jeunes. La manifestation a commencé au mois de décembre 2006 à Dakar avec comme artiste Didier Awadij un rappeur sénégalais, Yandé Codou Sène l’ancienne griotte de Senghor, deux chorales sénégalaises (Saint Dominique et Julien Jouga) des chœurs français avec l’ensemble Soli tutti. La tournée va se poursuivre en Ile de France et dans différentes villes. L’histoire de l’esclavage est un sujet qui m’interpelle dans ma vie de tous les jours, et qui doit tous nous interpeller en tant qu’Africain. Je pense qu’il est temps que nous, les intellectuels africains, puissions enfin nous pencher sur notre passé et écrire notre propre histoire, depuis longtemps sous la plume des Européens. Je ne parlerai pas de fascination ; mon esprit est plutôt imbibé de questionnements par rapport au sujet de la traite négrière. Je veux comprendre pourquoi les Européens ont foulé le sol de l’Afrique dans le seul but de tout lui prendre: ses enfants, ses ressources, ses richesses… en privant ses enfants de leurs droits, de leur culture, de leur identité, de leur pays, de leur nom, de tout.

Vous avez fait des petits boulots pour subvenir à vos besoins et vous permettre de vous consacrer à vos études et à l’écriture. A quoi vous destinez-vous ?
J’ai été d’abord coiffeuse à Château Rouge, garde d’enfants, femme de ménage, télé prospectrice, standardiste, un poste que j’occupe depuis 2002. … J’ai fini par me rendre à l’évidence : les diplômes sont là mais ils ne me servent à rien. Alors comme dit le proverbe : « Si tu ne sais plus où tu vas, retournes d’où tu viens « . Je me suis donc accrochée aux mots. Dans l’écriture il n’y a pas de discrimination : on y défend ses idées, sa façon de penser … le monde avec les injustices qui le régissent. Avec les mots, j’ai pu sortir de ma frustration et de mon désespoir de vouloir être quelqu’un dans cette société fermée à la différence. Lorsque j’écris, je redeviens quelqu’un.

Votre sujet de thèse porte sur l’évolution peule à Montargis, la banlieue parisienne, et il traite de la tradition face aux lois républicaines. Pouvez-vous expliquer ce choix ? Et quel constat avez-vous dressé, pour quelles conclusions ?
Le mouvement migratoire des peuples m’a toujours fascinée. Pourquoi les hommes se déplacent ? Pour aller où ? Pour chercher quoi?… Pourquoi le choix d’un pays plutôt qu’un autre ? Ma population cible a été celle des Peules d’origine sénégalaise habitant Montargis dans le Loiret où ils sont bien représentés. Dans mon travail de recherche, la première approche était de définir leurs origines et ensuite comment ils évoluent dans la République.
Les constats que j’ai fait sont plus que frappants : d’une part, les Peuls tiennent toujours à leur « pulaago » qui est une des valeurs fondamentales qui régit leur manière de vivre. Pour dire qu’ils ne sont pas près d’abandonner leur culture d’origine. Ceci pose un problème d’intégration, surtout pour la première génération qui est arrivée sur le sol français vers les années 70, entre autres. D’autre part, un problème de fond se pose : leurs enfants ne se reconnaissent pas dans la culture de leurs parents, pas plus que dans la culture française. En retour, ils sont confrontés à des problèmes de discrimination au logement et au travail, d’insertion sociale… Ceci les amène à rejeter le modèle républicain et se retrancher dans le communautarisme. A travers mes recherches, j’ai pu déceler le mal être de ces enfants français « d’origine étrangère » qui cherchent des repères, voire une identité. Cette étude est intéressante car c’est la première fois qu’un travail universitaire s’intéresse à cette population à Montargis.

Votre livre est intitulé « Le pagne léger ». Pourquoi ? Quel message avez-vous voulu transmettre ?
« Daffa oyoff seeur » veut dire : « Elle a le pagne léger « . On le dit d’une femme qui a perdu sa virginité, d’une femme aux mœurs légères, une prostituée. Indexée, elle devient le vilain petit canard boiteux. A travers ce titre, je lance un message aux hommes. J’aimerais leur dire que la vie n’est pas faite que pour eux et par eux. Nous les femmes avons notre mot à dire. Pourquoi une femme qui perd sa virginité avant le mariage est-elle considérée comme une moins que rien alors qu’un homme qui la perd passe inaperçu ? Les femmes ne perdent pas seules leur virginité, c’est bien avec un homme qu’elles la perdent. Je veux une juste répartition des torts. Que la femme ne soit pas la seule à subir, à être punie.

Le livre est dédié à votre père « un tirailleur sénégalais ». Vous sentez-vous concernée par cette polémique concernant leurs pensions ?
Oui, il est dédié à mon père, cet homme au cœur grand, mais aussi à toute ma famille et surtout à mes sœurs, celles qui acceptent que leur mari leur impose une seconde épouse, celles qui souffrent en silence, qui subissent, celles qui essaient de se battre pour s’en sortir et j’en passe… Honneur à ces femmes !
Mon père a donné son sang, sa force et sa jeunesse pour les guerres françaises en Indochine et en Algérie. Je me sens plus que concernée par cette histoire. Je viens de terminer des recherches à ce sujet. Ces Africains ont fait la guerre pour défendre la mère patrie. Ils ont été la chair à canon, envoyés en tête de ligne en 14/18, en 39/45. Leur bravoure n’a jamais été reconnue. Beaucoup y ont laissé la vie, d’autres sont rentrés avec des séquelles physiques graves. Les rescapés s’en souviennent mais le coeur amer, lourd de souvenirs. Ces derniers avaient vu leurs salaires cristallisés depuis 1959 par l’Etat français. Ce qui veut dire que les Africains qu’on appelait Indigènes, ne recevaient pas les mêmes salaires que leurs collègues français. Les demandes incessantes des associations qui jugeaient cette loi de cristallisation discriminatoire se sont succédées sans succès … Mon père en personne, comme plusieurs d’autres tirailleurs, s’est installé sur le territoire français depuis 1996 pour la décristallisation de son salaire, voire le paiement de sa retraite de combattant et de différentes indemnités. Grâce au film « Indigènes » de Bouchareb, Jacques Chirac a abrogé cette loi de cristallisation et promet une égalité de paiement de salaire à partir du 11 janvier 2007. Affaire à suivre !

A quel moment écrivez-vous ? D’où vous vient l’inspiration…
J’écris entre 23h et 1h, c’est le moment qui m’inspire le plus. C’est entre la fin de la soirée et le début d’un autre jour. J’écris parfois dans le train, dans le métro, je vois les mots qui défilent, mon ordinateur est loin mais il faut que je les pose sur mon cahier. Je n’ai pas envie de les oublier. Mes souvenirs m’inspirent aussi. Mes écrits sont très imprégnés de mon histoire et de mon pays natal.

Votre livre est-il autobiographique ?
Non, mais l’héroïne me ressemble beaucoup, nos chemins se rejoignent par moment. Je me vois bien dans sa peau avec l’utilisation du pronom personnel « je ». J’avais du mal à me détacher de son histoire qui retrace par endroit des choses que j’ai vécue moi-même, à savoir cette domination masculine très présente tout au long de l’histoire et qu’elle essaie de combattre. Elle a été excisée tout comme moi à l’âge de 6 ans pour être propre. La question que je me pose est :  » De quoi est-on souillée pour qu’on ait ce besoin de nous rendre propre ? » Ne sommes-nous pas déjà toute pure, pourquoi cette mutilation ?

Dans ce livre vous évoquez la condition de la femme africaine, l’injustice liée à son sort, les interdits… Vous-même avez-vous connu cette discrimination ? Comment l’avez-vous vécue ?
Je pense qu’on ne dira jamais assez ce qui ne va pas et ce qui doit être amélioré dans ce monde. Surtout en ce qui concerne les femmes dont la vie est parfois ponctuée de violence latente. Un clin d’œil à nos sœurs afghanes, à nos sœurs iraniennes, à nos sœurs sénégalaises, à nos sœurs burkinabé, à nos sœurs maliennes, avec ces mariages forcés, avec ces clitoris volés, avec ces cœurs brisés, avec ces âmes vendues par des hommes à d’autres hommes, avec ces corps battus, brimés, violés, prostitués… la liste est longue ! Je suis contre toute injustice qui peut toucher de près ou de loin les femmes… J’ai vécu très mal, surtout quand j’étais plus jeune, que les garçons de ma famille aient plus le droit de sortir à certaines heures par rapport à nous, même si mon père essayait toujours de trouver la juste mesure. Je trouvais aussi injuste qu’une fille se fasse siffler dans la rue parce qu’elle était en mini-jupe alors que un homme ou un garçon en bermuda passait inaperçu. Je trouve injuste qu’elle soit jetée dehors parce qu’elle est tombée enceinte alors que le garçon est bien au chaud en train de préparer sa prochaine montée libidinale. Je veux une juste répartition des punitions. Le livre raconte la vie de Soukeyna et dénonce tous ces aspects.

A. B. Diallo
Propos recueillis par A.B. Diallo

Aïssatou Diamanka-Besland

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Ecrivain - Journaliste
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